La beauté d'un quotidien

épisode 1/4

 

[ Après une première année d’installation au Mas du Taureau, notre quartier [de coeur] à Vaulx-en-velin, où nous avons déjà de nombreux souvenirs ; nous avons choisi de rédiger quelques pages nous permettant de nous remémorer quelques anecdotes et illustrant un quotidien riche en émotions.

– La beauté du commun et du quotidien.
L’esthétique de l’ordinaire et de l’incompréhension. –

Ce n’est pas une tentative d’épuisement d’un lieu (G. Perec) mais presque. Une tentative d’épuisement du quotidien et pourtant, on n’est pas arrivé au bout. On est encore surpris et on a encore plein de choses à découvrir. ]

 

Images : Amandine
Texte : Etienne et Amandine

8 : 45

J’aperçois depuis la fenêtre du 37, en arrivant par l’Ouest, rue Lucette et René Desgrand, la tour dite « du Mas », la tour rose, la tour d’escalade, autant de surnoms pour décrire ce qui me semblait être l’image la plus représentative du quartier à une période où je le connaissais « de loin ». Parce qu’elle est repérable à distance, parce qu’elle est rose et parce qu’elle est géométriquement intrigante, je me souviens que tout le monde m’orientait vers « le Mas du Taureau » grâce à ce repère. Je ne réalise qu’après un an à pratiquer au quotidien ce quartier, que cette « métonymie » ne représente absolument pas ce que le Mas m’évoque aujourd’hui, j’en avais presque oublié sa présence…

A ce moment-là, il y a deux ans, je n’avais que de vagues échos de ce que pouvait être le quartier. Une sorte de débat éternel sur la sécurité dans cette partie de la ville qu’on me déconseillait d’approcher. Le Mas du Taureau m’évoquait malheureusement ce que sa réputation voulait bien évoquer. Mais je ne m’étais pas plus que ça intéressée au quartier. C’était surtout son nom qui m’intriguait. Faisait-il référence au corps de ferme provençal ou au hameau du massif central ? Est-ce que la connotation rurale était voulue ? J’ai appris par la suite, après des échanges avec des habitants « du début », comme ils aiment à se définir, que ce territoire était encore peu de temps auparavant des champs et des exploitations agricoles. Une époque qui me paraît tellement lointaine quand j’observe le tableau qui se dresse devant moi et qui évoque de la nostalgie à de nombreux vaudais.

Le bus me dépose juste avant la place Guy Môquet, appelée par certain « le Mas », qui me semble être un repère spatial plus évocateur pour la plupart des habitants du quartier. On est mercredi ; c’est un jour de marché. Le bus est bondé car nombreux sont les amateurs de produits orientaux et exotiques comme on peut en trouver sur la place coupée en deux par la rue des Frères Bertrand, qui n’a pas d’autre nom que l’officieux « place du marché », à notre connaissance. Comme d’habitude, les places de parking sont rapidement saturées et les voitures commencent à stationner sur les trottoirs et autres parcelles parfois de manière inventive. Ce marché est une grande fierté pour les habitants du quartier. Il attire des personnes « de l’extérieur » et le bus arrivant de Charpennes en est une belle démonstration. Après avoir contourné l’îlot commercial du Sud de la place, j’emprunte le passage du Mas ; que j’associe plus à une allée royale, comme on peut en voir aux abords des châteaux de la Loire, encadrée de ces grands arbres et embrumée aujourd’hui de la poussière des décombres remuées par les pelles du chantier.

Je me remémore alors notre visite avec Benoit et Margaux des carcasses de Luère et Echarmeaux, lorsqu’ils encadraient encore l’allée, avant leur démolition. Il y avait quelque chose de très poétique dans ces grands volumes ajourés et exposés à la lumière douce de fin de journée. Une ambiance qui tranchait radicalement avec celle décrite par les habitants en cours de relogement, qui évoquaient plutôt le vieillissement des bâtiments, les parties communes mal entretenues, le squat des pieds d’immeuble, ou le gris du béton accentuant la colère et la tristesse à propos de cette épreuve que certains vivent comme un abandon. Accompagnés par un ouvrier du chantier, nous explorions les étages encore accessibles en découvrant ces grands plateaux de béton d’une bonne centaine de mètres de long dans un silence pesant mais apaisé (contrastant avec le bruit continu du chantier en activité les derniers mois avant l’implosion) ; comme un dernier soupir avant que la vie ne s’échappe…

Les perspectives étaient rythmées par les murs de refend, positionnés à distance égale de manière répétitive et grignotés partiellement, nous permettant d’appréhender l’espace. Le tracé des cloisons au plafond laissait deviner les types d’appartement que les nombreuses familles occupaient quelques mois auparavant. Les restes de faïences et les échantillons de papier peint encore collés au mur encourageaient mon esprit à la rêverie. J’imaginais les personnalités associées à chaque choix de décoration : figurative, géométrique, pâle ou colorée…

 

Les espaces n’étaient ni grands ni petits. Les appartements semblaient avoir été conçus pour être traversants. La vue était dégagée, le soleil de l’Ouest était agréable en fin de journée. J’avais alors supposé que les pièces à vivre étaient orientées (ou plutôt occidentées) vers le soleil couchant. J’observais et imaginais la qualité spatiale des logements que certains habitants nous avaient déjà décrit, et, à ce moment précis, postée au 5ème étage, mon empathie se transforma en pincement au coeur.

 

8 : 55

[- Bonjour, ça va ? – Ça va, hamdoulilah ! ]

 

8 : 56

Je souris et me réjouis de travailler dans un quartier où les bonjours faciles, les sourires timides, polis et/ou chaleureux font oublier les regards souvent appuyés, parfois fuyants. Un petit geste de ma part suffit à libérer un sourire souvent dissimulé sous un masque aux faux airs d’excès de confiance. Un bref échange de courtoisie un jour permet une conversation de curiosité le lendemain et petit à petit, les relations de voisinage naissent.

Les matins de la semaine, à cette heure-ci, je croise quelques adultes pressés ou des personnes âgées en balade. Les enfants sont déjà presque tous à l’école.

 

– Je profite du calme matinal –

 

Aujourd’hui, il y a plus d’animation : c’est le chassé-croisé du marché. Les gens tirent des caddies à roulette et portent des sacs qui se déforment sous le poids des commissions dans un sens et dans l’autre, ils avancent vers le Mas le pas léger.

Je longe les terrains de Sport Dans La Ville et dévie du passage du Mas pour enjamber les petits sentiers de terre. L’hiver, des usagers stabilisent ces passages à l’aide de dalles hétérogènes, sûrement récupérées à droite et à gauche, pour ne pas marcher dans la boue et risquer de glisser. Ce dispositif de fortune ne résiste jamais très longtemps aux va-et-vient des scooters. Au printemps, le pavage a été enlevé. J’imagine donc que c’est la même installation tous les hivers ?

 

– L’hiver, c’est la boue, l’été, les moustiques : l’héritage des anciens marécages qu’était ce terrain auparavant –

 

Au passage, je jette un coup d’oeil aux fresques réalisées par l’artiste Kalouf. Elles sont restées intactes depuis leur création à la fête de quartier, en Mai, dans une ambiance chaleureuse et familiale. C’est comme si elles avaient passées ce jour-là une sorte de baptême pour être acceptées par tous. Comme si un pacte tacite de protection et de préservation de ces deux graffs avait été signé, sans qu’il n’en soit rien. C’est d’ailleurs le cas pour la quasi-totalité des fresques que j’ai pu voir à travers le quartier. On m’a dit une fois que c’était la règle d’or des street-artistes ; recouvrir un graff est un affront direct à son auteur. Dans le cas présent, il s’agit souvent de fresques commanditées, comme on peut en apercevoir à côté des terrains de tennis Faites le Mur, et toutes sont respectées.

 

En arpentant les sentiers dessinés par les passages répétés à travers les espaces verts, on commence à imaginer ou à comprendre en partie leur usage nocturne. Souvent, mon cheminement est parsemé d’objets abandonnés, de restes d’une soirée barbecue qui semble avoir été apocalyptique, de sacs plastiques et autres détritus. On découvre aussi les endroits choisis pour brûler « ce qui devait disparaître », appelés plus couramment « cramoirs », et les auréoles noires qui parfois sentent encore l’essence et le chaud. Les objets peuvent rester intacts pendant des semaines puis être déplacés, désossés ou calcinés du jour au lendemain. Un matin, on a découvert ainsi notre « séchoir à briques » en cendres. Après deux ou trois voitures brûlées cette semaine-là, ce fut le tour de notre construction, toute bâtie de bois et d’Alucobond®, fruit d’un mois et demi de travail avec la participation d’une quarantaine d’enfants, habitants et autres bénévoles, et malheureusement retenue pour alimenter un grand feu de joie cette nuit-là. Forcément, nous étions partagés entre un mélange d’amertume et de colère, mais peut-être vaut-il mieux s’accoutumer aux habitudes bien ancrées, en tâchant de comprendre le pourquoi du comment, avant de s’essayer aux hypothèses douteuses. S’intégrer dans un quartier avec des codes propres. « Rester l’invité », comme on nous le rappelle parfois. Il semblerait que ce ne soit pas un acte prémédité à notre encontre, mais un simple incendie de camouflage pour papiers volés.

 

– C’est comme ça –

 

Le résultat est le même, mais pas le message derrière un acte condamné ouvertement par tous.

De l’histoire du séchoir, nous retiendrons surtout les débats inhérents à la construction. Faut-il fermer le bâtiment ? La logique du « pas de porte, pas d’intrusion » permet-elle de se prémunir de l’appropriation sauvage, ou des regroupements indésirables ? Dans quelle mesure la construction d’un abri dans l’espace public peut-être qualifiée de temporaire ou de pérenne ? La question du traitement de l’enveloppe et de l’entrée est toujours posée dans la conception d’un projet d’architecture. Autant de problématiques abordées à petite échelle qui se poseront forcément à la conception des futurs équipements.

 

– Parfois, je ne sais pas si on se pose trop de questions ou pas assez –

 

9 : 00

Je rejoins Margaux, Benoit, Benjamin et Etienne dans le LCR, le Local Commun Résidentiel de Malval. En rentrant, je passe devant la maquette du quartier présentée sous nos fenêtres, objet de curiosité qui nous permet de communiquer et d’échanger avec les passants. Margaux vient d’arriver en vélo. Elle vient du centre ville de Lyon en suivant la ligne du 37, puis suit le même chemin que moi. La route n’est apparemment pas si longue, environ 25 minutes sans se presser. C’est même un peu plus court que mon temps de trajet en transport en commun depuis la Presqu’Île. Peut-être faudrait-il faire de la propagande pour mettre en valeur le fait que Lyon et Vaulx ne sont finalement pas si éloignés ? Auprès des Vaudais comme des Lyonnais, d’ailleurs !

 

Les garçons habitent à côté, au Mont Cindre, l’une des barres qui vont être démolies au printemps 2017. Parfois, je fais le trajet avec eux le matin. On ne croise presque personne puisque les résidents de leur bâtiment sont en cours de relogement. En devenant habitants, ils ont construit plus de proximité avec leurs voisins et le gardien que nous n’en avons Margaux et moi. Les garçons sont souvent sur place le week-end. Cela nous permet de comparer avec la vie en semaine. C’est grâce à cela, principalement, que nous avons pu échanger avec les habitants autour des problématiques associées au relogement. Les questions liées à l’habitat sont évidemment une bonne entrée en matière pour parler d’architecture. Une bonne façon de réaliser ce que représente l’architecte pour certains.

 

[ – Vous êtes architecte pour construire ou démolir ? ]

 

Il y a un rôle social important pour chaque équipe de maîtrise d’oeuvre qui conçoit et / ou construit dans ce quartier. Nous avons compris que, bien souvent, le projet d’architecture n’était ni introduit, ni expliqué. Les habitants ont donc rarement l’occasion de faire les bonnes associations entre l’objet produit et les acteurs associés. Premiers concernés par la déconstruction, ils restent pourtant dans le flou quant aux étapes de la reconstruction qu’ils peinent à voir venir.

 

– Besoin de transparence –

 

9 : 02

[ Le Mas,

Mappy s’y perd cherchant Malval et son local,

Magie l’hiver, dedans plus que dehors, tout est glacial.

Matinal et machinal, le chantier en rend malades,

Connaissent le bruit des marteaux piqueurs,

Celui des motos par coeur.

Marre du décor, envie de promenade.

Mordu très fort, réveil en bad.

Tout n’est pas noir, ici aux Bleus,

En témoignent, barbeuc et jazz, au coin du feu. ]

– Alexandre du Mas –

 

A suivre ...

Collectif Pourquoi Pas !?    -    Locaux Bricologis, 6, chemin du Grand Bois, 69120 Vaulx-en-Velin    -    contact@collectifpourquoipas.fr    -    06 73 30 92 69