La beauté d'un quotidien

épisode 2/4

 

[ Après une première année d’installation au Mas du Taureau, notre quartier [de coeur] à Vaulx-en-velin, où nous avons déjà de nombreux souvenirs ; nous avons choisi de rédiger quelques pages nous permettant de nous remémorer quelques anecdotes et illustrant un quotidien riche en émotions.

– La beauté du commun et du quotidien.
L’esthétique de l’ordinaire et de l’incompréhension. –

Ce n’est pas une tentative d’épuisement d’un lieu (G. Perec) mais presque. Une tentative d’épuisement du quotidien et pourtant, on n’est pas arrivé au bout. On est encore surpris et on a encore plein de choses à découvrir. ]

 

Images : Amandine
Texte : Etienne et Amandine

Dans l'épisode précédent : 1/4

9 : 03

C’est donc dans cette petite construction colorée d’un jaune passé – dédiée à l’origine aux habitants, puis aux associations locales et dont la gestion est aujourd’hui municipale – que nous travaillons tous les jours.

C’est ici que nous assurons notre « permanence de terrain », notre rôle autoproclamé « d’architectes de l’entre-deux », de passerelle entre la ville et les habitants. A y penser, cette dernière image me fait extrêmement peur. Elle illustre peut-être un peu trop bien le vide entre les deux. Le vide qui façonne ce quartier.

 

– La démolition, les espaces vides, le dé(re)logement, l’absence –

 

La position centrale du local, entouré d’espaces verts, nous permet d’observer et d’interpeller les passants. Les jours ensoleillés, nous profitons de l’espace pour travailler à l’extérieur et alpaguer les plus curieux. Les jours gris, chacun est à son poste derrière les fenêtres à barreaux, dans la fraîcheur intérieure qui devient glaciale en hiver…

Un équipement à l’allure de bunker, où l’on multiplie portes fermées à double tour et code alarme personnel pour pénétrer ce qui se révèle être une véritable passoire thermique. Un espace qui se voudrait ouvert et fréquenté par les jeunes du quartier et les intéressés de la Fabriqueterie, mais qui peine à assumer ses ambitions.

Le principe de précaution prime aussi bien niveau sécurité qu’en matière d’appropriation. Si les papiers-peints des squelettes de béton décrits plus hauts ont une forte propension à mobiliser l’imaginaire, le caractère aseptisé et l’absence de décoration du local nous ramènent instantanément à la froide réalité.

Un espace dans lequel on parle d’appropriation de l’espace public, de construction, de mutation et de faire ensemble, et pourtant si peu chaleureux qu’il nous invite à nous rassembler à l’extérieur. S’extraire des murs, quand beaucoup nous envient l’accès à l’intérieur du local.

 

– Drôle de paradoxe –

 

9 : 26

[ Le local Malval, c’est un bâtiment dont on ne sait pas vraiment de quel côté se situe l’entrée.

Un bâtiment dans une impasse, au bout du bout, sans véritable adresse.

Nous y cohabitons avec le Service Jeunesse de la Ville, et croisons régulièrement nos voisins de l’amicale franco-algérienne, des lettres dans les mains, afin d’échanger le courrier de la semaine arrivé au mauvais endroit.

Difficile également d’orienter les visiteurs, lâchés par leur GPS qui ne répond plus de rien.

Au téléphone ça donne :

– Local, ou LCR Malval, au bout du chemin de Malval, après la résidence Malval, un bâtiment de plain pied…

– … Le pavé gris avec des motifs ?

– Non, le même en jaune, juste à côté ! ]

 

9 : 30

Pas de croissant ce matin, à la différence d’hier et du mardi en général, jour de la rencontre hebdomadaire du « Café Discute » au Grand-Bois, « chez N. », qui représente en fait la CNL (Confédération Nationale du Logement) où se regroupent des locataires des environs ; jour également du « Cause Café », rassemblement mensuel à « Frachon » (petit nom prêté à l’espace associatif Benoît Frachon) à trois minutes à pied en passant entre Malval et Grand-Bois, puis entre l’école maternelle et la salle Victor Jara, sur l’esplanade Jacques Duclos.

En plus d’y rencontrer les habitants et autres acteurs du territoire, on peut y grignoter un bout et échanger autour d’un café ou d’un thé. Un bon moyen de rencontrer nos voisins et d’échanger des anecdotes sur le quotidien de ce quartier.

Je me souviens de plusieurs conversations qui m’ont marqué : sur l’entretien des espaces verts et des idées de potagers avec « le Colonel », L. et N., ou sur les religions, autour d’une galette des rois avec plusieurs femmes, notamment M. et F. (nos mamies préférées), dont nous avons fêté l’anniversaire au local quelques temps après.

Nous avions aussi échangé plus timidement cet hiver sur la guerre et l’immigration avec un groupe d’Irakiens tout juste arrivés sur le territoire. Je me rappelle avoir eu les larmes aux yeux en écoutant et en observant l’aplomb de certains expliquer en toute simplicité leur situation des derniers mois. Des tragédies devant lesquelles on se sent totalement démuni, bien que désireux de ne pas rester passif… et pourtant ! Quoi faire sinon se promettre de ne jamais se laisser aller à l’indifférence ? Je me souviens avoir pris la résolution ce jour-là de m’informer plus assidûment sur l’actualité mondiale. Quelques semaines plus tard, j’aurais l’occasion d’apporter ma maigre contribution à l’accueil de réfugiés syriens sur le quartier, ne sachant guère mieux faire que leur donner accès à l’eau, l’électricité, et à quelques bâches pour protéger leur abri de fortune.

9 : 35

C’est sur le chemin pour le fameux « Cause Café », un matin, que j’ai remarqué des meubles et matériaux en tous genres déposés en pied d’immeuble ; problématique chère aux différents comités de locataires qui redoublent de campagnes de sensibilisation tous les ans. Chacun dépose et récupère de manière informelle ce qui l’intéresse, avant qu’un utilitaire de la ville ou du bailleur vienne faire place nette après un laps de temps plus ou moins long. Le cercle n’est pas si vertueux que cela, puisque l’enlèvement en question est indirectement répercuté dans les charges locatives.

Nous avons eu quelques offrandes comme ça. Des objets que certains nous ont pensé utiles, ou pas : brouette, cartons de faux plancher, nécessaires à ménage, … et même un coffre de voiture !

 

– La plupart du temps, les dons sont anonymes –

 

10 : 08

[Mélange de substances dans le chaos

surgissement d’un filament

de l’invisible au visible]

 

Extrait écrit par les participants de l’atelier d’écriture du 14 février 2014, animé par Mohammed El Amraoui, dans le cadre de la préparation de Jazz au Coin du Feu (http://www.danstouslessens.org)

 

12 : 00

Midi, c’est l’heure que l’on attend tous dès 10h30, et que l’on regrette déjà à l’heure du café, sur notre terrasse improvisée. Parce que la faim se fait sentir, et surtout parce que le repas a toujours fait ses preuves en qualité de moment convivial de partage et d’échanges. Dans toutes les cultures. Il n’est pas innocent de voir le nombre de temps récurrents organisés par les diverses structures associatives autour d’une collation.

Chez nous aussi, le goûter-projet du mardi a tenté de devenir une institution. Le repas offert aux bénévoles sur nos petits chantiers de construction connait aujourd’hui un succès plus durable.

On profite parfois des épices de la grand-mère de Z. pour relever les plats, on confie les fourneaux à A. pour quelques spécialités tunisiennes, ou on s’improvise commis pour I. et ses banquets aux saveurs du Congo.

L’occasion de se retrouver avec ceux qui ont raccroché le wagon. A. et Z. via leur curiosité, I. et K. via la Mission Locale. Les «Gaulois», ici, sont surnommés les «From’» ; réputation que nous alimentons certainement un peu davantage chaque midi.

A l’heure des courses au Leader Price, nous en profitons pour planifier avec H., le vigile, le prochain plan récupération de palettes pour le stockage du local. Quand nous optons pour les pizzas ou les tacos de Kingfood, le lieu de restauration de la jeunesse par excellence, place du Mas, nous discutons recherche de stage pour le frère du gérant. Pour parler projet avec le bailleur social, c’est chez Deeneo, restaurateur/traiteur, que nous nous rendons, où T. nous fait part de ses envies d’installer une terrasse pour les beaux jours, tout en s’interrogeant sur les possibilités de limiter l’effet squat.

Le temps de midi reste le moment privilégié pour tisser du lien. Les interactions se font bien plus nombreuses lorsque nous nous éloignons un peu du local pour nous rapprocher du cœur du Mas.

Le vendredi, les « bon appétit » se multiplient au passage des fidèles de la mosquée devant notre repas. Jamais cette partie du quartier ne parait aussi vivante ; les flux s’y font beaucoup plus importants, les contacts aussi.

 

12 : 30

La table est mise. Le pot de la désormais traditionnelle salade méchouia est ouvert, accompagné du non moins fameux pain à la semoule et aux graines de sésame.

Bientôt, nous sommes rejoins par T. et K., postés fièrement sur le toit du local. Les deux frères de 8 et 6 ans, aventuriers en herbe, sont de vraies boules d’énergie, en constant mouvement. Ils se sont souvent défoulés en participant aux activités de construction que nous avons pu mener, mais T. peut aussi être très calme quand il s’agit de dessiner ou de faire des maquettes ; un sacré talent d’artiste. Les parents doivent avoir une dent contre nous en voyant rentrer leurs deux fils couverts de terre de la tête aux pieds les jours de chantier…

 

12 : 35

[ La terre. Poussiéreuse au toucher, et collant aux peaux réchauffées par le soleil estival des travaux à l’extérieur.

La terre qui devient boue après le passage des véhicules et des riverains.

La terre végétale, en surface, fertile et propice au jardinage dans ces anciennes zones marécageuses.

La terre riche et argileuse, sous la couche superficielle, qui devient briques après un chantier ouvert et le passage dans la presse mécanique. ]

 

12 : 47

Le travail autour de la terre que nous avons instauré avec la Fabriqueterie a été l’occasion d’échanges riches sur les différents savoir-faire constructifs liés à sa mise en œuvre. Si certains voient une régression dans l’usage de ce matériau pour des bâtiments contemporains, une communauté d’intérêt s’est formée autour du chantier de fabrication de briques de terre compressée.

A l’heure où démarrent la réhabilitation et l’isolation des résidences voisines, l’utilisation de la terre prend un sens nouveau par ses caractéristiques thermiques, notamment. Testée et approuvée par un laboratoire rattaché à l’ENTPE et spécialisé en géo-matériaux, la terre extraite des pelouses du Mas est, sans modification préalable, propre à la construction.

Nous y voyons une occasion économique et contextualisée de chantiers fédérateurs avec les ressources du quartier.

J‘y vois également une qualité des matériaux bruts, qui m’évoquent davantage la notion de « durabilité ».

 

A suivre ...

Collectif Pourquoi Pas !?    -    Locaux Bricologis, 6, chemin du Grand Bois, 69120 Vaulx-en-Velin    -    contact@collectifpourquoipas.fr    -    06 73 30 92 69