La beauté d'un quotidien

épisode 3/4

 

[ Après une première année d’installation au Mas du Taureau, notre quartier [de coeur] à Vaulx-en-velin, où nous avons déjà de nombreux souvenirs ; nous avons choisi de rédiger quelques pages nous permettant de nous remémorer quelques anecdotes et illustrant un quotidien riche en émotions.

– La beauté du commun et du quotidien.
L’esthétique de l’ordinaire et de l’incompréhension. –

Ce n’est pas une tentative d’épuisement d’un lieu (G. Perec) mais presque. Une tentative d’épuisement du quotidien et pourtant, on n’est pas arrivé au bout. On est encore surpris et on a encore plein de choses à découvrir. ]

 

Images : Amandine
Texte : Etienne et Amandine

Dans l'épisode précédent : 2/4

 

12 : 50

Aujourd’hui, c’est une journée de pause sur le chantier. Les deux frères le savent et semblent surtout chercher quelques friandises sur leur route entre deux bêtises. C’est K. - un participant adulte de la première heure - qui vient en renfort les occuper le temps que nous terminions de déjeuner. Il est venu avec le thermos préparé par sa femme pour partager le thé à la menthe avec nous. Nous évoquons le parcours des enfants au quartier, qui semblent grandir beaucoup plus vite qu’ailleurs. Notre position sur le sujet a sensiblement évolué depuis notre arrivée. Les raccourcis vont souvent bon train au début : parents démissionnaires, situation scolaire chaotique ; nous tentons de justifier des comportements qui nous échappent avec des idées reçues. La réalité est infiniment plus complexe, et c’est tant mieux. L’urbanisme de Grands Ensembles comme il existe au Mas du Taureau est d’ailleurs particulièrement propice à laisser les enfants seuls jouer dehors. Pas de réelles routes à l’intérieur du quartier, donc peu de risques à flâner sans trop se méfier. Une forme de surveillance collective et tacite existe depuis les fenêtres qui dominent les vastes espaces verts. Un système qui n’est pas sans me rappeler le Familistère de Guise et les principes des cités ouvrières, où le vis-à-vis jouait un rôle sur l’auto-censure des ménages. Questionnements sécuritaires soulevés également par Jane Jacobs à l’échelle des villes américaines. On n’a pourtant pas le sentiment pesant d’être épié, tout en sachant que rien n’échappe jamais vraiment à la vigilance d’au moins une paire d’yeux.

 

- Le « vivre à côté » est le vivre ensemble du quartier -

 

Les enfants ne sont donc jamais vraiment cantonnés à des espaces restrictifs. Ce sont les limites du quartier qui dessinent les contours de ce vaste terrain de jeux pour les plus jeunes. Un territoire d’exploration dans lequel se projette leur imagination, mais également une lecture fine des usages et des possibilités. Cette entrée en matière, à hauteur d’enfants, est particulièrement intéressante dans les projets, car décomplexée et peu encline à considérer certaines réalités comme des obstacles, à la différence des adultes. Je me remémore avec amusement des ateliers menés dans l’école voisine, Youri Gagarine, sur la problématique de l’appropriation des terrains laissés en friche par les démolitions. Les élèves, réunis en groupe de 5 à 6, ont conçu des installations autour de thématiques aussi variées que les aliens, le foot galactique, les tacos et les cocotiers !

 

- De quoi nourrir l’imaginaire des aménageurs -

 

Avec du recul, je constate que l’espace extérieur n’est jamais résiduel dans les projections des enfants. Il occupe, au contraire, une place centrale lorsqu’il est question des équipements et du renouvellement urbains. Des espaces capables d’accueillir les manifestations et les fêtes de quartier, mais surtout, qui invitent à l’appropriation spontanée et au développement d’usages pluriels. Je pense que si les enfants du Mas avaient été membres du jury du concours pour le centre G. Pompidou à Paris, ils auraient eux aussi fait le pari du projet retenu à Beaubourg. Diviser la parcelle en deux pour donner de la place à l’espace public, c’est clairement la logique qui aurait eu les faveurs de ces usagers intensifs des espaces extérieurs ; j’en suis certaine.

 

13 : 10

La fin du repas. Les discussions sont de moins en moins animées. Quelques brefs échanges ponctuent maintenant ce moment de douce torpeur. J’écoute. Tout. J’en profite pour me laisser bercer en prêtant l’oreille à l’ambiance générale. Le silence d’abord, d’espaces presque vides ou abandonnés, désertés, puis le bruit de fond, celui des chantiers de démolition dont je me souviens les différentes phases qui ont ponctué la dernière année : la préparation du chantier, le désossement, l’explosion, le grignotage et l’évacuation des déchets par les pelles, et, à nouveau, le silence. Une situation vécue difficilement par ceux qui restent. Les habitants de la barre voisine sont à bout de nerfs. Le chantier matin, midi et soir. Le bruit le week-end aussi parfois, à quelques semaines du tir, quand les opérations ont pris du retard. Les ménages n’ayant pas encore trouvé de nouveau point de chute sont entrés dans la phase réglementaire du relogement. Trois propositions au terme desquelles il faudra partir.

Mais déménager où, quand on est né et qu’on a tout construit entre ces murs qui doivent tomber ?

13 : 30

Et dans quel but ? Je n’arrive pas à me défaire de l’idée que le « pour quoi ? » est le facteur essentiel dans l’acceptation de ces bouleversements. Beaucoup ont besoin de se projeter ; savoir ce qui va remplacer les résidences. Il semble qu’il y ait un véritable enjeu à mettre l’accent sur la médiation autour des opérations de renouvellement en cours. Redoubler d’explications, préparer au changement. Commencer à préfigurer les futurs usages peut-être également ? De manière à installer avant sa sortie de terre, tout potentiel nouvel équipement.

 

13 : 56

 

[ Lundi : rentrée !

Mardi : café discute, goûter, cause café...

Mercredi : grand jour de marché,

Jeudi : réunion ou comptabilité,

Vendredi : jour de mosquée, entre midi et 2 les commerces sont fermés,

Samedi : encore marché ; cette fois, on prend le temps de flâner, de s’arrêter...

Dimanche : les puces du canal ! Impossible de circuler...

Lundi : rentrée... ]

 

14 : 00

Mercredi, c’est également le jour des enfants, et par extension, du Service Jeunesse en charge de la gestion du LCR Malval. Bien que les locaux soient généreux, on a régulièrement le sentiment d’y être à l’étroit. 70% de la surface du bâtiment est sous-exploitée ; pourtant, une fois par semaine, on se dispute l’accès aux communs, et les espaces les plus intéressants sont relégués au rang d’espace-tampons pour ne pas entraver les activités du voisin. La cohabitation dans le LCR nous montre combien il peut être pertinent de prévoir des espaces modulables pour s’adapter aux activités ; qui plus est, quand elles sont susceptibles d’évoluer dans un futur proche.

 

- Car oui, le quartier est en mutation -

 

Ces grands changements, tant et tant annoncés, nous les vivons présentement. Quand certains habitants vivent dans l’attente des grandes opérations promises depuis plusieurs années, nous vivons personnellement les mutations concrètes à un rythme effréné et peu représentatif. Nous avons vu la moitié de nos voisins faire leurs valises, alors même que nous finissions tout juste de poser les nôtres. La vue depuis les fenêtres du local s’est dégagée sur plusieurs centaines de mètres, du jour au lendemain, alors que nous nous étions à peine habitués à ces immenses barres de logement, qui maigrissaient - il est vrai - à vue d’œil ces dernières semaines, au rythme de la dépose du second œuvre. Le sentiment de vivre en lecture accélérée, quand tout le monde nous parle avec nostalgie d’une vie de quartier qui lentement se délite. Je me rappelle aux bons souvenirs des cours de projet, à deux pas d’ici, où l’on comparait la permanence du bâti à celle du parcellaire et de la trame viaire. Ici, outre la longue liste des bâtiments à démolir, il est également impossible d’appréhender les limites des différentes parcelles, pas plus que la distinction entre le tracé des chemins imaginés par l’urbaniste et la réalité des cheminements créés par l’usage (d’autant plus visibles depuis Google Maps).

 

- Tout est une question d’appropriation -

 

Les panneaux d’affichages libres sont par exemple vierges, quand les pignons d’immeubles sont régulièrement tagués, repeints, puis recouverts de signatures à la bombe. On improvise des barbecues et des spectacles grand public sur un ancien rond-point, «la spirale», à la tombée de la nuit.

 

- Tout est une question d’appropriation -

 

Le terrain de cross, récemment remplacé par un bâtiment de logements intermédiaires flambant neuf, confinait un usage à un périmètre ; usage qui, évidemment, ne disparait pas en même temps que l’espace dédié. Ce sont donc les espaces verts vallonnés qui deviennent le terrain de jeu privilégié des deux-roues ou des quads. On ne substitue pas un usage à un autre ; ceux-ci coexistent. A quoi bon alors penser des espaces ou des équipements mono-fonctionnels ?

 

- Tout est une question d’appropriation. D’appropriation, et d’appartenance -

 

15 : 00

Ce sentiment d’appartenance va de paire avec un lexique, voire une toponymie propre au quartier. La thématique montagnarde, qui prête aux immeubles des noms aléatoires : Malval et Echarmeaux, du nom des cols, Pilat, Mont-Cindre et autre Mont-Gerbier, laisse place à des sobriquets beaucoup plus pragmatiques. Ainsi, l’ensemble de bâtiments correspondant au secteur du Mas du Taureau est surnommé sans fioriture : « les bleus ». Référence directe mais bientôt obsolète, tant le quartier a évolué, à la couleur des immeubles de l’époque. L’ensemble d’immeubles voisin, dont il ne reste plus qu’une barre représentative, depuis la démolition 10 ans en arrière du « Pré de l’Herpe », troque son nom : “Pierre Dupont“, par « les favs », surnom d’usage en référence aux favelas que peut évoquer la morphologie très découpée du bâtiment. Au sens propre, comme au figuré, il faut un nom approprié pour faire partie intégrante du paysage.

Je ne trouve pas cette considération si anecdotique depuis les débats sur la nature et le programme du futur équipement de quartier. Le bâtiment doit-il être une médiathèque ? Une maison de quartier ? Un centre social ? Un équipement hybride ? On se rend très vite compte du poids des mots et de leur signification à la simple évocation de ce grand projet avec les habitants.

Une réunion publique a eu lieu un soir de février, aux «5C» (le centre culturel communal Charlie Chaplin), réunissant les habitants autour de l’équipe de programmistes retenue pour la définition du fameux équipement. Ayant été consultée par cette même équipe dans le cadre d’entretiens avec les professionnels du territoire, je me suis rendue avec curiosité à ce temps public de concertation. Je ne cache pas que j’avais quelques réserves sur la plus-value réelle d’une réunion de travail unique dans l’écriture du programme. La problématique de la représentativité de ce genre d’événement m’a toujours questionnée. Entre l’auto-censure, qui interdit à certains individus la prise de parole par manque de confiance dans la pertinence de leur avis, et les personnes qui associent ces moments ouverts à des opportunités de plainte sur des sujets parfois complètement en dehors des clous ; j’ai toujours pensé que la concertation restait très superficielle et souffrait d’un vrai manque d’accompagnement. Ce soir-là, sans qu’on ne puisse mettre la faute sur qui que ce soit, les gens ayant un pied ou les deux dans les circuits institutionnels et associatifs - dont je suis - représentaient à nouveau une immense majorité de l’assemblée.

Pour essayer quotidiennement de concerter et de fédérer autour d’un projet, nous nous sommes rendus compte combien il était difficile, voire impossible, de rassembler toutes les personnes concernées de près ou de loin par l’action. Entre les emplois du temps respectifs et la difficulté à rallier les désenchantés de la concertation institutionnelle, parvenir à mobiliser n’est pas une mince affaire. Et puis, comment motiver des jeunes de 20 ans à participer et à s’impliquer dans la construction d’un projet qui ne verra pas le jour avant leur 25-26 ans, qui plus est dans un quartier qu’ils rêvent de quitter ?

 

16 : 10

L’heure de la pause. A une époque pas si reculée, nous partagions ce moment avec des étudiants de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Lyon. Pas quand nous y étions nous-mêmes étudiants - cela remonte à un peu plus loin - mais quand un master a délocalisé pendant deux semestres ses ateliers de projet dans l’enceinte du local Malval, travaillant à nos côtés sur le futur équipement et sur des dispositifs participatifs pour récolter la parole habitante à ce sujet. L’expertise d’usage sollicitée auprès des résidents du quartier est une matière souvent brute, dont l’enjeu est de parvenir à la réinvestir dans les projets d’aménagement. Des pistes programmatiques, des modes de gestion, mais également beaucoup de compétences et de savoir-faire dans le domaine de la construction, qu’il serait bon de mobiliser dans toute réflexion sur le contexte urbain du quartier.

Mettant bout à bout le temps libre disponible, l’expérience de beaucoup dans le bâtiment, le besoin d’appropriation et d’appartenance exacerbé dans ce climat social fragile, et l’opportunité de chantiers importants dans le cadre du renouvellement urbain, j’entrevois de grandes possibilités de capitalisation. Je sais aussi d’expérience, qu’à l’inverse, la situation peut générer de vives frustrations si toutes ces considérations échappent, ou sont éludées, par les grandes opérations.

17 : 00

Un fracas bruyant nous fait nous lever de nos chaises pour pencher la tête par la fenêtre. Des motos et des quads se poursuivent à toute allure dans un boucan d’enfer le long de l’avenue d’Orcha qui borde le quartier et l’isole du reste du monde. Avenue dont les terre-pleins sont pris d’assaut le vendredi midi, jour de la grande prière. Les fidèles fréquentent déjà la nouvelle mosquée, encore ouverte aux quatre vents, faute d’argent pour achever la construction. A la fin des beaux jours, tous se réfugient dans de plus petits lieux de culte, dont le bâtiment voisin du LCR Malval. Les allées et venues devant nos fenêtres sont ainsi décuplées à la veille des week-ends.

 

A suivre ...

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