La beauté d'un quotidien

épisode 4/4

 

[ Après une première année d’installation au Mas du Taureau, notre quartier [de coeur] à Vaulx-en-velin, où nous avons déjà de nombreux souvenirs ; nous avons choisi de rédiger quelques pages nous permettant de nous remémorer quelques anecdotes et illustrant un quotidien riche en émotions.

– La beauté du commun et du quotidien.
L’esthétique de l’ordinaire et de l’incompréhension. –

Ce n’est pas une tentative d’épuisement d’un lieu (G. Perec) mais presque. Une tentative d’épuisement du quotidien et pourtant, on n’est pas arrivé au bout. On est encore surpris et on a encore plein de choses à découvrir. ]

 

Images : Amandine
Texte : Etienne et Amandine

Dans l'épisode précédent : 3/4

 

18 : 00

En quittant le local, je passe justement devant le bâtiment de l’association métouienne et de l’amicale franco-algérienne, qui, avant d’abriter la petite mosquée, a d’abord été une discothèque, puis une synagogue.

 

- Qui l’eut cru ? -

 

Je passe à côté des anciens, pour beaucoup des chibanis, qui se rassemblent chaque soir pour jouer aux dominos. Les bonsoirs sont très cordiaux. J’ai le souvenir que cela n’a pas toujours été le ressenti de nous tous les premières semaines. La place de la femme dans l’espace public est un sujet délicat. Les dames se regroupent souvent à des heures et des endroits donnés. Quant aux jeunes filles, elles sont quasiment absentes dehors.

 

18 : 03

Je suis toujours surprise par la présence et la quantité de baguettes de pain par terre, ramollies par l’humidité, et formant à différents endroits que je suppose stratégiques des tas quotidiennement ravitaillés. Est-ce une offrande ou de la compassion pour les animaux du quartier ? L’enquête suit son cours. Pour l’heure, nous n’avons pas d’explications claires pour expliquer ce phénomène.

 

18 : 04

L’odeur des merguez. Plus généralement, l’odeur des barbecues, fédérateurs à tous âges. Il n’est pas rare de voir les enfants se balader avec une grille et un sachet provenant de la boucherie, à la recherche de petit bois pour le feu. De même, les trentenaires qui ont grandi là avant de quitter le quartier reviennent régulièrement pour se retrouver et partager des grillades.

 

 

Les échanges tournent rapidement autour de la défiance du politique et des différentes désillusions sur le marché du travail. L’emploi est la préoccupation première ; le critère économique un levier. Le spectre de la puissance publique n’est jamais bien loin. Pour certains, le tableau est binaire pour qui n’est pas du quartier : travailler bénévolement avec le cœur, ou profiter du système en vendant ses services à la mairie. Toute action n’a que peu de légitimité dans les esprits tant qu’elle ne génère pas des retombées économiques pour la jeunesse du quartier. Lorsqu’on demande à des jeunes s’ils veulent nous donner un coup de main, la réponse est simple : « c’est payé combien ? »

 

- On ne sait pas s’il faut lire entre les lignes quand on aperçoit les plus impatients se soulager contre un mur du local (municipal) -

 

18 : 15

Les garçons finissent de fermer le local. Ce soir, je retourne dans le centre-ville. J’emprunte à nouveau le passage du Mas, assez calme à cette heure-ci. Enfourchant son vélo, Margaux prend la direction opposée. Je me poste à l’arrêt du 37, étrangement noir de monde. La ligne est régulière, mais a tendance à se fait désirer les soirées et week-ends.

Quelque chose cloche. Je capte une discussion juste à côté de moi ; il est question du C3, ligne forte largement utilisée par les Vaudais, mais qui ne desservira pas la place Guy Môquet ce soir. Un incident entre un bus et un deux-roues a poussé le réseau à contourner le Mas pour une durée indéterminée. Mon voisin fait un mouvement résigné de la tête.

 

[ - Après la poste, ils nous enlèvent le bus ?!

- ...

-  On n’a déjà plus moyen de retirer de l’argent un jour sur deux avec les distributeurs hors-service... On est où là ?! ]

 

18 : 30

La foule se fait de plus en plus importante.

Après tout, c’est peut-être la bonne occasion de passer la soirée sur Vaulx.

 

18 : 35

Je rejoins l’appartement des garçons, chemin du Mont-Cindre. La barre commence réellement à être déserte. Je croise le voisin du dessus, en train de déménager avec son neveu les dernières affaires de son ancien domicile. Impossible de tout emporter dans son nouveau logement, les rangements y sont deux à trois fois plus petits qu’ici. C’est tout de même près de 20 ans d’histoire dans cet immeuble qu’il quitte avec sa famille. Il m’a déjà raconté avoir fui le Kosovo avant que le conflit armé ne se transforme en guerre, pour ensuite accueillir près d’une quinzaine de personnes en provenance du pays dans son appartement, avant que leur situation se stabilise.

Je me questionne sur tous ces récits de vie partagés par les gens rencontrés dans le quartier. Parfois avec un soupçon de tragique. Comment ne pas en vouloir au monde entier ? A commencer par les gens qui semblent tirer profit d’une situation qu’eux subissent, comme un relogement contraint. Comment ne pas ressentir un peu d’amertume à l’égard des gens extérieurs au quartier, qui arrivent ici plein de bonnes intentions, sourire aux lèvres ?

Il me quitte, avec en guise de cadeau d’adieu une plaque de cuisson, qui sera peut-être utile aux garçons.

 

- Pas de chance, c’est d’un lave-vaisselle dont ils ont besoin ! On en fera une cuisine mobile pour l’été ? -

 

19 : 00

Je regarde par la fenêtre du salon en rez-de-chaussée.

Les voisins les plus nombreux et les plus bruyants sont ailés. Ils se partagent le territoire avec des colocataires plus agiles et quadrupèdes. Corneilles et chats constituent et administrent une véritable société parallèle dans ce quartier. Les garçons ont appris à observer les codes propres à ces voisins peu communs, et semblent co-habiter plutôt sainement. A l’automne, le tableau évoque désertion et désolation quand ces prédateurs commencent à se faire plus nombreux que les badauds en pieds d’immeuble. En se familiarisant avec ces bestiaux, on se rend compte que les proies se résument souvent à quelques morceaux de pain ou des olives pour les félins, quand les corneilles disputent les brindilles qui serviront à la confection de leurs nids à des jeunes les convoitant pour démarrer leur barbecue.

 

20 : 00

A deux pas d’ici, le local connaît une autre activité la nuit. Son parvis se remplit de groupes de jeunes et de moins jeunes qui trouvent là l’environnement idéal pour échanger et partager un verre. L’éclairage public fait un peu défaut à proximité du LCR. Est-ce par soucis d’intimité que les ampoules des lampadaires ont été déquillées, ou, comme nous l’ont suggéré les services techniques, simplement parce qu’il existe depuis toujours un problème de tension sur le secteur ?

Nous n’avons jamais vraiment eu l’occasion - ni par hasard, ni en forçant un peu le destin - de prendre part à ces regroupements en soirée.

En revanche, nous avons pu échanger sur les besoins, et notamment celui de se retrouver à l’abri du froid et des gouttes ; de même que l’envie d’abriter leurs scooters les jours de pluie. Les retrouvailles sont les seules activités récurrentes que nous observons, à défaut de toute offre à destination des 20-30 ans.

 

 

23 : 45

Il y a des codes et des problématiques qui forcément nous échappent. Nous sommes acceptés dans une certaine mesure, car à l’écart des histoires et autres petits business, bien évidemment. Chacun apprend à s’apprivoiser, dans un climat tout à fait naturel. Le sentiment d’appartenance à son quartier est également une notion que nous ne faisons qu’effleurer, car conscients qu’un jour ou l’autre nous quitterons les lieux, quand d’autres se sentent totalement enfermés dans cet environnement, sans perspective d’en changer. Il persiste une forme de fatalité dans le discours, que nous ne saurions ni nous ne permettrions de juger, et qui consiste à affirmer que rien ne change, ni ne peut changer dans les quartiers. Pour autant, on se sent littéralement attaché à ce cadre, et on a des mots durs pour qui s’en va sans regarder derrière lui, comme si on devait fidélité à un environnement dont on rêve de s’extraire. Des représentations qu’on retrouve ressassées en boucle dans la musique écoutée et partagée par tous.

 

23 : 51

 

[ Même sans Risoli on sait qu’la vie est une loterie

Rarement elle te sourit, souvent elle te trahit

Et ça suffit pour que les gens fassent des amalgames

Parlent de notre réalité comme une compilation de drames

Un peu comme si ici on ne faisait que souffrir

Pire que depuis des décennies y’avait pas eu un sourire

Sais-tu qu’ici qu’un gros salaire, c’est le SMIC ?

On peut même pas se payer une mort tragique sur le Titanic »

 

MC Solaar

Dégats Collatéraux ]

 

23 : 55

La journée a été longue. Je commence à m’assoupir et me laisse aller à rêvasser.

Contraster avec le tout béton, qui finit par être stigmatisé comme si l’omniprésence du matériau à elle-seule générait du mal-être. De la même façon, beaucoup pensent, au-delà même des quartiers, que l’architecture de Grands Ensembles est un modèle anxiogène par essence. Je peux tout à fait comprendre que l’univers gris, sur-bétonné et souvent associé à la banlieue, ne soit plus au goût du jour. Il n’appelle pas nécessairement la table rase, de mon point de vue, mais je pense qu’une réflexion de fond sur les matériaux de construction est ici, plus qu’ailleurs, un enjeu. Il me semble qu’au-delà de l’image qu’on souhaite renvoyer « au monde extérieur », il s’agit presque d’une question d’estime des habitants pour leur environnement.

En imaginant le futur équipement, je pense avant tout à des matériaux capables d’évoluer naturellement, sans que l’on puisse critiquer le mauvais entretien et l’associer à un abandon. Alors certes, pour beaucoup, les matériaux laissés bruts sont synonymes de pas - ou mal - fini. Personnellement, cela m’évoque l’attention portée au détail. Tout l’enjeu de l’utilisation des matériaux bruts, est de concentrer l’attention et les sens sur la beauté de l’espace. Mettre les projecteurs sur un espace agréable à vivre. Une architecture comme ont pu l’appréhender certains illustres prédécesseurs. Je pense à Louis Kahn (tout en ayant conscience que mon exemple date), qui a su démontrer dans son travail qu’un bâtiment à l’aspect esthétique critiquable (parce que l’esthétique est toujours sujette à la critique, toujours une question de point de vue : une image renvoyée que chacun s’approprie différemment ; une histoire que chacun veut bien se raconter) pouvait trouver sa notoriété dans sa qualité spatiale, dans ses proportions et ses mesures. Une architecture modeste (ou de la modestie*), parce qu’avant tout au service de ses usagers, avant d’être au service de l’égo.

 

- Une architecture qui se vit (bien) au quotidien -

 

 

- FIN -

 

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