Per-Mas-nence

23/11/2015

 

Le 19 octobre 2015 nous nous rendions à la journée sur la « permanence architecturale » organisée par l’agence Construire. Dirigée par Patrick Bouchain et Loïc Julienne, Construire est la première agence en France à mettre en place de telles démarches. De nombreux exemples ont été présentés pendant la journée et ont soulevé d’autant plus de questions.

 

Retour sur les projets de l'agence Construire intégrant la permanence architecturale

L’agence Construire pose les fondements de la « permanence architecturale », et en rédige le manifeste. Nous retenons trois axes majeurs  :

L’unicité du lieu : « La permanence architecturale voit un(e) ou plusieurs architecte(s) occuper le lieu même du projet ». En se plaçant en situation d’habitant, l’architecte peut accéder à l’expertise d’usage et ainsi enrichir son point de vue de concepteur de celui d’usager. Il doit donc s’installer durablement sur le lieu du projet, y vivre, y travailler, y tisser des liens avec les différents acteurs. A Boulogne-Sur-Mer, Sophie (Construire), s’est installée 3 ans pour rénover un ensemble de logements sociaux avec les habitants. Sa première intervention a été de rénover sa maison, comme un exemple de ce qu’il est possible de faire, pour s’installer au cœur du quartier, avec les habitants et devenir elle même boulonnaise.

Prendre le temps du projet : La permanence s’inscrit dans un temps long, les projets qui nous ont été présentés vont de 1 à 3 ans. Ce temps est nécessaire à la prise de contact, que ce soit avec les usagers et les acteurs du projet, ou avec le site lui-même, sa situation dans un contexte spécifique. Ce temps long permet également de requestionner sans cesse la nature de la commande. En s’installant sur le site, on peut prendre le temps d’éprouver en conditions réelles ses a priori sur le projet. Ces expérimentations « in-situ » permettent ensuite de requestionner les idées pré-établies pour que la commande soit la plus juste possible : « la permanence architecturale, c’est faire advenir le programme par le fait de vivre le projet ».

Une fois le programme correctement établi, la permanence permet également de confronter le projet imaginé à sa propre réalisation. Durant la mise en œuvre, le programme peut être requestionné au regard des évènements du chantier, « la permanence, c’est donc se rendre disponible à l’évolution impensée du projet ».

La complexité des acteurs : La présence de l’architecte sur site garantit la constitution d’une équipe solide tout en « perturbant les rôles, les métiers et les cahiers des charges préétablis ». Chacun des acteurs peut alors s’investir différemment dans le projet ; c’est l’occasion d’échanger les rôles, l’ouvrier peut ainsi devenir concepteur et l’architecte ouvrier. On assiste alors à un transfert de compétence d’un corps de métier à l’autre, d’une expertise vers une autre. Ces partages de compétences permettent à chacun de mieux comprendre les autres forces en présence et d’enrichir leur point de vue de perspectives plus larges.

Cette journée de conférence nous a permis de découvrir et de comprendre les différents projets déjà réalisés sur le principe de permanence architecturale. Se pose maintenant la question de notre propre pratique : comment cette démarche peut-elle s’adapter au cas de « La Fabriqueterie » – notre résidence au Mas du Taureau ?

 

Vous ici !? s'attacher à un territoire

A la manière de l’Agence Construire, notre première intention a été de nous implanter sur place, à l’endroit même du projet. Nous avons donc posé nos valises (professionnelles) au Local Commun Résidentiel Malval situé au cœur du Mas du Taureau. Imposés dans la construction des opérations aidées par l’Etat de plus de cent logements, les LCR apparaissent dans les villes nouvelles dès 1960. A l’époque, une circulaire du Ministère de la Construction impose la construction « d’un local d’au moins 30m² […] réservé pour des usages collectifs » [2 juin 1960]. Ces locaux, prévus en gestion collective par les habitants, ont ensuite posé de nombreux soucis de gouvernance. Aujourd’hui, c’est la ville de Vaulx-en-Velin qui en a la charge. La question de la gouvernance du LCR reste entière. Ce local avait pour vocation d’être partagé et autogéré. La municipalité a souhaité le mettre à disposition des associations d’habitants et du Service Jeunesse pour y organiser des activités. Cependant, persiste la crainte d’une réappropriation du local par les habitants et d’un retour à la situation d’autogestion qui posait déjà problème dans les années 80. Le local est donc « à disposition » de ceux qui le souhaitent, mais chaque utilisateur doit rendre les lieux aussi vides et blancs qu’il les a trouvés en arrivant, garantissant qu’aucun ne s’accaparera le LCR et que chacun pourra en profiter équitablement. Impossible ainsi de s’attacher au lieu, de se l’approprier ou de lui apporter une atmosphère conviviale. On a confondu « ceci appartient à tous » avec « ceci n’appartient à personne ».

Force est de constater que l’occupation du local n’est pas maximale. Nous avons pris nos quartiers dans une des pièces polyvalentes, ouverte sur l’extérieur, et tâchons d’occuper les créneaux horaires aujourd’hui inutilisés.

Nous souhaitons être visibles depuis l’extérieur. La vitrine permet un premier contact avec les habitants qui passent par là. Elle pourra aussi permettre de communiquer des productions, des évènements. Mais les gens n’osent pas forcément frapper à la porte. Chaque limite est une muraille. Alors, pour commencer, nous travaillons dehors. Ici, le contact est facile avec les habitants, les jeunes et les enfants qui passent, mais aussi avec le site lui-même. Il faudrait que tout le monde vienne passer une journée de septembre dehors au milieu des « grands ensembles » pour comprendre le vrai potentiel urbain de ces quartiers. Vous êtes dans un grand parc habité, les enfants jouent en liberté (pas de voiture, donc pas de danger), on est bien loin de l’image véhiculée par le journal de 20h.

Notre arrivée dans le LCR ne laisse pas indifférent. Les réactions sont éclectiques et représentent déjà les différences de points de vue des habitants du quartier. Entre bonne surprise, interrogation et agacement : « le local n’est même pas ouvert aux gens du quartier, mais on le met à disposition pour des gens de l’extérieur sans problème ». Ce qui pose la question de notre légitimité en ce lieu. Pour répondre à cette remarque formulée par un jeune lors d’un échange, nous avons décidé de poser nos valises (personnelles cette fois) dans un des appartements libres d’un bâtiment de logement situé à proximité du local. En devenant ainsi résidents du quartier, nous ne travaillons plus sur « leur » cadre de vie, mais bien sur « notre » cadre de vie commun. Nous espérons ainsi enrichir notre travail d’échanges plus informels, entre voisins, permettant une autre relation avec ceux qui habitent ici depuis toujours.

 

On tape d'abord, on réfléchira ensuite ! Le contact par l'action

« La permanence architecturale, c’est faire advenir le programme par le fait de vivre le projet »

[Construire – Manifeste sur la permanence architecturale]

Le quartier du Mas du Taureau est en pleine restructuration. Des immeubles se vident pour être démolis, d’autres sont en chantier… Le visage du quartier change, la vie change aussi. Près de la moitié des habitants du Mas ont été relogés ailleurs dans Vaulx-en-Velin, voire vers d’autres communes. La ville s’est engagée à redynamiser la vie sociale du quartier en construisant au Mas un espace dédié aux jeunes et à la culture.

Cette demande reste très vague et c’est tant mieux, puisqu’on ne sait pas encore si la demande porte sur un centre social, une MJC, une maison de quartier… Tous ces termes se référant à une période de la politique de la ville déjà datée. C’est donc sans préjugés, ni objectifs prédéfinis, que nous commençons notre résidence. Ces données d’entrée nous emmènent très loin des projets académiques – régis par la loi des marchés publics – ou même d’une commande clairement définie… Comment structurer notre travail dans ce contexte très libre ? Notre démarche s’appuiera donc sur l’action. C’est par le « faire » que les habitants s’étaient joints à la Briqueterie participative réalisée au printemps 2015, c’est par le même médium que nous espérons aujourd’hui les inviter à travailler sur ce lieu encore indéfini.

En partant de ce qui existe déjà ; la méthode de la « table rase » ayant clairement montré ses limites, nous prendrons le temps d’ajouter successivement des couches d’usages au bâtiment qui nous sert de point de départ. S’en suivra alors peut-être des modifications légères (aménagements, extensions, ajouts…), offrant à ces nouveaux usages le cadre le plus adapté à leurs besoins.

La pratique joue alors un rôle important dans la démarche. Nous faisons un pas de côté par rapport aux plans d’urbanisme figés, décidés dans un bureau loin du terrain pour les trente années à venir. La ville doit à nouveau se construire en continu, évoluer sans a-coup, et les aménagements d’aujourd’hui doivent permettre ces évolutions futures.  Cette démarche permet également de descendre la discipline de l’aménagement de la ville de son piédestal et de la rendre aux usagers. Notre pratique s’appuie donc sur le « faire » pour avancer d’un pas, évaluer le résultat, requestionner les intentions au regard du chemin parcouru, et éventuellement revenir en arrière pour changer de direction. C’est par cette méthode itérative – chaque étape se construisant sur les bases de l’étape précédente – que nous souhaitons faire émerger la réponse la plus adaptée aux besoins du quartier ; non plus sous la forme d’un projet ficelé, mais sous la forme d’un processus de fabrication de la ville.

 

Brouiller les pistes : le 'désordre des architectes'

C’est le rôle même de l’architecte qui est remis en question. Dès lors qu’il s’agit de rendre aux habitants leur pouvoir sur l’évolution de la ville, quelle est la nouvelle place du concepteur dans le processus ? L’architecte ne doit pas être dépossédé de son expertise, l’idée n’étant pas de retirer des capacités aux différents protagonistes, mais bien de croiser les regards pour que chacun bénéficie des compétences de tous.

Tous les acteurs prendront ainsi des rôles différents, voire plusieurs rôles, selon les cas de figure. L’architecte devient habitant et l’habitant s’affirme en tant que « maîtrise d’usage ». Convaincus que la segmentation des compétences bride le dialogue et conduit au rejet par les usagers de projets mégalomaniaques, il s’agit d’estomper suffisamment les limites pour que plus personne n’ait peur de les franchir. //

* Collectif Etc dans Superville

 

Benjamin

Manifeste de la permanence architecturale
Édith Hallauer - 16 octobre 2015

Local avec vue sur la friche

Atelier bricolage  - bac potager pour balcon

La briqueterie avec le Master La Fabrique de l'ENSAL

Collectif Pourquoi Pas !?    -    Locaux Bricologis, 6, chemin du Grand Bois, 69120 Vaulx-en-Velin    -    contact@collectifpourquoipas.fr    -    06 73 30 92 69